Tout ceci est un rêve !A tout instant, tout ce que nous désignons à l'extérieur de notre conscience et qui nous apparaît si réel, doué d'une réalité autonome et extérieure à notre propre conscience, tout ce que nous apercevons à l'extérieur de nous-même par la fenêtre de notre pensée, tout cela est hallucinatoire. Ceci n'a pas un atome de réalité. C'est un phénomène purement imaginaire. Ce sont des effets subjectifs que ta conscience endormie constitue subrepticement en réalité autonome et séparée de toi. Voilà le propre de l'hallucination. Ressentir comme réel ton passé, le passé en général, ou l'avenir, ou Paris, ou le cosmos en tant que réalités séparées de toi, c'est être halluciné, comme le fou qui passe dans la rue en discutant avec un interlocuteur fantôme. Le type a perdu les pédales parce qu'il a constitué en réalité un effet purement subjectif et irréel. Tout ceci te donne la mesure de ce qui doit être éradiqué. Cela te donne aussi la mesure de l'immensité de ce qui doit être remis au sein de la conscience pour s'y dissoudre. Une fois cette conversion énorme opérée, il n'y a rien de mal à agiter une marionnette et à jouer. Mais il faut absolument percevoir que mon avenir, ma mort, moi-même en train de produire les pensées que je suis en train de produire, les diplodocus, Charlemagne, ne sont que marionnettes agitées par mon esprit, mais qu'en vertu d'une horrible maladie spirituelle qui s'est abattue sur moi voici un milliard d'années, c'est-à-dire maintenant immédiatement tout de suite, plus vite que moi, plus tôt que moi, mon âme ne sent plus ses propres doigts agiter la marionnette et la traite comme une réalité étrangère. Il te faut donc récuser l'irrécusable partout où il sévit, c'est-à-dire dans la totalité de ton champ de perception!

La destruction à accomplir est phénoménale. On ne peut pas s'attaquer au rêve par fragments. Quand on se réveille le matin, le rêve disparaît en une seule fois. Il faut donc tout anéantir, crever tous les yeux de la pensée en découvrant en même temps que l'on n'a jamais vu par un autre œil que celui de la pensée. Voilà donc le travail que je te demanderais de faire et qu'il est impératif de mener à bien. Car ou ce travail est accompli et tu deviens ce que tu es, la vérité de toi-même, tu es au contact de cette valeur infinie, au sein de ce que l'on eût autrefois appelé Dieu; ou bien tu ne procèdes pas à cette mise en question, à, cette destruction universelle, et tu es sous le règne de Satan. C'est aussi simple que cela.

Cette manœuvre réussie fonctionne comme un exorcisme. Ce que nous considérons comme la réalité s'impose telle une hantise. Le cosmos n'est rien qu'une petite bulle que mon âme est en train de souffler. Il faut donc faire éclater la bulle. La vie de l'homme pris dans l'état de conscience ordinaire se déroule au sein d'une bulle subjective qu'en amont de lui-même il ne cesse de souffler, d'une contrefaçon d'univers incluant le sujet pensant. Il évolue à l'intérieur d'une pensée de moi, c'est-à-dire qu'il commence avec une pensée de pensée, cette pensée de pensée commençant une pensée de monde et de temps. Quand le déclic se produit, cette bulle éclate comme une bulle de savon. L'état de conscience habituel n'a en réalité aucune solidité et peut à tout moment éclater.

La question est en fait la suivante : Y a-t-il des lieux de la bulle sur lesquels l'attaque doit de préférence porter ? Le schéma de l'hallucination est celui-ci : moi/ rupture non-moi. Moi, pauvre petit sujet frileux, et le gouffre qui me sépare de tout le reste que je perçois comme non-moi. Tout ce qui se produit à l'intérieur de la bulle est réductible à cette équation moi / rupture non-moi. Si le chaos énorme régnant au sein de la bulle est difficilement réductible à une seule pensée, il n'en va pas de même de ladite équation en laquelle, à un certain degré de concentration, dans la réflexion, dans la méditation, l'on pourrait reconnaître une pure pensée toute pensée n'étant jamais qu'un effet de toi fondamentalement irréel. Pour résorber l'hallucination, ramener ce qui n'est que pensée au sein de la pensée, de telle sorte qu'elle apparaisse dans sa véritable nature mentale, c'est-à-dire en tant que néant, une première méthode consisterait à s'attaquer au cœur même du rêve. Le rivet central de l'hallucination n'est autre que la croyance absolue en moi en train de produire une pensée, de songer à ceci ou cela. Que mes pensées soient gaies ou tristes, il semble que je ne puisse mettre en doute la réalité objective de cette situation :je suis là et je secrète un monde intérieur. Or, moi et mes états d'âme, que je sois en train de m'interroger sur l'existence de l'éveil, sur mes chances d'y parvenir ou tout bonnement de m'emmerder, tout cela n'a aucune espèce d'existence propre. Il y a là un paradoxe : n'ayant pas de pouvoir sur tes propres états intérieurs, tu les subis. Tu préférerais ne pas t'emmerder tout en constatant que les pensées génératrices d'ennui te résistent. Tu ne peux facilement les chasser. Or, cela veut dire que tout en ayant l'intuition que ce que tu es n'est pas réductible à tes pensées (Je m'emmerde suppose bien l'existence d'un je) tu confères à ces dernières, du fait qu'elles te résistent, un statut objectif Autrement dit, l'état de conscience habituel participe d'une folie extraordinaire : pressentir qu'au sein de moi-même il n'y a que moi-même tout en étant certain de la présence au sein de moi-même d'un non-moi - en effet, si l'ennui n'était pas du non-moi, je pourrais le résorber et ne le subirais pas... La tentative la plus intéressante à accomplir est celle-ci : mettre en cause la réalité de ce qui se passe en moi maintenant immédiatement tout de suite.